De l'importance de la souveraineté logicielle

Le , par Julien Wilhelm - Écoconception

Temps de lecture estimé : 9 minutes.

Un énième signal.

Le 13 juin dernier, la société Anthropic, connue pour sa domination du marché de l’intelligence artificielle générative avec les grands modèles de langage (LLM) de la série « Claude », s’est vue contrainte, sur ordre du gouvernement américain dont elle dépend, de couper l’accès à certains de ses services aux ressortissants étrangers.

Le pourquoi importe moins que le geste. Il est ici question de décider arbitrairement de qui a le droit d’utiliser quoi, et selon quels critères. De faire fi de la justice et de la morale.

Nous sommes européens. En tant que tels, nous prônons l’ouverture et le partage. Mais nous restons aussi dépendants de pays qui n’ont parfois que faire de ces valeurs. Le problème est que nous avons bâti des sociétés entières autour du Numérique et que ce dernier nous échappe de plus en plus, à tous les niveaux.

Le cas d’Anthropic n’est pas isolé. Ces mouvements unilatéraux qui nous obligent à réviser nos habitudes, nos stratégies, nos modèles économiques, nous les subissons au quotidien, faute d’avoir fait « les bons choix » par le passé. Loin de moi l’idée de nous faire culpabiliser. Je ne m’interdis cependant pas d’insister sur nos options.

Car nous pouvons encore agir.

Liberté, égalité, fraternité, souveraineté ?

Épargnons-nous une vision erronée : la souveraineté, ce n’est pas forcément consommer national. À l’échelle de l’entreprise et du particulier, elle porte plutôt sur notre capacité à prendre part à ce qui nous concerne de près ou de loin.

Quelques exemples :

  • Avec Dailymotion (service français), vous proposez les contenus que vous souhaitez partager. En revanche, Dailymotion décide de ce qui est autorisé ou non pour mise en ligne (modération), de la promotion qui s’ensuivra (algorithme) et du cadre de lecture (applicatif — interface de la plateforme ou intégration tierce).
  • Au sein des systèmes d’exploitation Apple, même si cela bouge (un peu) grâce au règlement sur les marchés numériques (DMA), il a toujours été compliqué, voire impossible, d’exécuter des logiciels tiers. Posséder l’équipement est une chose. L’administrer comme bon vous semble en est une autre.
  • Lorsque vous créez un compte en ligne, vous disposez grâce au Règlement général sur la protection des données (RGPD) d’un droit d’accès, de modification et de suppression de vos données personnelles. En pratique, si cela fonctionne plutôt bien, il n’en reste pas moins que vous êtes tributaire d’autrui pour parvenir à vos fins.

Dans les trois cas, vous l’aurez compris : la marge de manœuvre demeure limitée.

Et s’il faut véritablement parler de souveraineté numérique, osons poser les questions fâcheuses.

  1. Qui gère les infrastructures réseau d’Internet ?
  2. Qui fabrique nos équipements ? Où ? Avec quelles matières premières ?
  3. Qui pilote les services vitaux de nos entreprises, notre liberté d’expression, etc. ?
  4. (Qui, par extension, influence nos perspectives : quoi faire, quoi penser, etc. ?)

Voilà qui fait mal. Et chercher des solutions est d’autant plus douloureux… qu’elles n’existent pas systématiquement.

  1. Les infrastructures ? C’est politique et cela le restera. En temps de paix avec les uns et les autres, tout va pour le mieux. Dans le cas contraire, nous gardons la main sur ce que nous hébergeons à l’intérieur de nos frontières. Le sort des câbles sous-marins qui traversent les eaux internationales et acheminent l’essentiel du trafic mondial n’est pas de notre unique ressort.
  2. Les équipements individuels ? Une réindustrialisation en ce sens aurait été jouable si nous avions disposé des matières premières requises pour pérenniser notre autonomie. Or les terres rares, pour ne citer qu’elles, ne foisonnent pas dans nos jardins. Et même ailleurs, nous n’avons pas le monopole. Nous partons perdants depuis le début. Au mieux pouvons-nous tenir le rôle d’assembleur. Jusqu’à quand ?
  3. Les services numériques ? Enfin un peu d’espoir ! Sur cet axe, tout est affaire de volonté… Ou, presque. Et si nous en manquons encore, force est de constater que nous interrogeons chaque jour un peu plus notre accoutumance au voisin. J’approfondis ce sujet précis dès la section suivante de cet article.

En fin de compte, malgré des impératifs légitimes, il apparaît que la souveraineté telle que nous la désirons n’est pas réaliste.

Dans un scénario catastrophe où « le robinet de l’Internet mondial nous serait coupé », la France pourrait continuer à surfer à périmètre réduit, et sans doute avec bien plus de latence. Celle-ci possède des centres de données, des infrastructures réseau locales, et, pour couronner le tout, elle sait produire son électricité. Très bien. La fluidité d’Internet, nous la devons toutefois aujourd’hui à la dispersion de nos requêtes à droite à gauche. Si tout basculait en France, il s’ensuivrait très problablement un goulot d’étranglement.

Ce scénario obligerait dans tous les cas la France à se refermer sur elle-même, et à condition de faire durer les équipements que nous avons déjà (ce qui nous ramène au principal intérêt de la démarche d’écoconception), cela pourrait tenir ainsi « un moment ».

Ou pas.

Tout se joue aussi avec la souveraineté logicielle.

La maîtrise par le logiciel

Au même titre que l’écoconception et l’accessibilité sont des branches de cet arbre majestueux qu’on appelle le Numérique Responsable, la souveraineté logicielle constitue une spécialité de la souveraineté numérique.

Derrière ce nom assez évocateur, on s’intéressera sans surprise :

  • Aux systèmes d’exploitation ;
  • Aux logiciels ;
  • Aux applications de bureau ;
  • Aux applications web ;
  • Etc.

Alors, suffit-il d’un plébiscite du libre pour garantir notre souveraineté ?

La réponse est nuancée.

Déjà, alignons les planètes pour bien nous comprendre :

  • Logiciels libres : vous pouvez en faire n’importe quoi (utiliser, observer le fonctionnement, modifier le comportement, revendre). Contrairement aux idées reçues, ils ne sont pas toujours gratuits (mais souvent).
  • Logiciels open source : le code source est public de sorte que vous puissiez juger de son bien-fondé, mais vous l’approprier n’est pas admis pour autant. Il est vrai qu’on use beaucoup de ce terme pour décrire des logiciels comparables au libre. Les possibles varient selon les licences en jeu.
  • Logiciels propriétaires : c’est un boîte noire et votre utilisation dépend strictement de son bon vouloir du propriétaire. S’il vous appartient, tant mieux. Dans le cas contraire, prudence !

La souveraineté logicielle peut aussi bien passer par l’un ou par l’autre de ces types de logiciels. Tout va dépendre des intentions et des moyens.

Se préparer aujourd’hui pour demain

Je parle d’anticipation à raison.

Par exemple, acter dans l’urgence (cf. scénario catastrophe) la transition d’un Microsoft Office qui tourne dans le cloud à un LibreOffice local est sans risque sur le papier. C’est gratuit, similaire. Les utilisateurs auront tôt fait d’appréhender les particularités de la suite bureautique et ils devraient pouvoir adopter de nouvelles méthodes de travail malgré les frictions inhérentes à tout changement.

Mais qui distribue LibreOffice ? Plus précisément, où les sources et les exécutables sont-ils stockés ? Et que se passera-t-il si, le moment venu, il s’avère qu’aucun miroir de dépôt n’est à notre portée ?

Je ne suis certes pas très inquiet pour LibreOffice ! À l’inverse, combien de projets ne sont pas redondés en dehors de GitHub ? Combien de paquets élémentaires à leur fonctionnement sont inconnus des serveurs auxquels nous pourrons avoir accès en dernier recours ?

Quid de la disponibilité des alternatives ?

Il faut devancer l’impact.
S’interroger dès à présent.

J’aimerais pouvoir dire que faire l’inventaire des besoins et stocker les installables est suffisant pour se prémunir d’une coupure brutale. C’est nécessaire, nuance. Il faut pousser plus loin.

Pour illustrer mon propos, prenons le cas d’une solution technique libre quelconque qui répond en tout point à la demande actuelle. Si cette solution est maintenue en dehors du pays, comment procéder le jour où des évolutions fonctionnelles importantes seront requises pour satisfaire les besoins émergents ou corriger les vulnérabilités critiques détectées entretemps ?

Aurons-nous les compétences ?
Pas si simple…

La souveraineté logicielle se renforce selon moi à travers trois actions :

  1. Cataloguer les besoins à court et à long terme. Le but n’est pas de dresser toutes les hypothèses imaginables — vous pouvez —, mais de déterminer ce qui est aujourd’hui vital à votre fonctionnement, et ce qui le sera demain. Sans cette étape, toute préparation est vouée à l’échec.
  2. Identifier les solutions libres ou open source susceptibles d’y répondre. Choisir un logiciel dans la précipitation est une erreur. Il faut prendre le temps d’étudier plusieurs pistes, de comparer en amont. Et, surtout, garder l’avenir en ligne de mire afin de ne pas regretter les aléas d’une trajectoire pourtant prévisible.
  3. Sécuriser leurs codes sources et leurs installables. Ou validez au plus tôt leur disponibilité en cas de crise. Je ne dis pas qu’il ne faut pas compter sur les autres, tout gérer seul. Simplement, choisissez-les bien. Pour chaque logiciel, je recommanderais d’isoler deux versions des plus récentes parmi les deux dernières majeures.

Insurmontable ? Pas tant que cela, à condition d’y aller petit à petit.

Et dès maintenant.

Quelques conseils pour se mettre en mouvement :

  • Ouvrez le débat. Qui utilise quoi. Pourquoi. De quelle(s) manière(s). S’agissant du Numérique, nous sommes plutôt nombreux à nous être forgé une expertise parallèle, à marche forcée ou non. Qui n’a jamais eu de collègue ayant recours à une fonctionnalité méconnue ou détourné l’usage initial de telle solution à des fins profitables (facilitation, amélioration d’un processus) ? Confronter les habitudes de chacun alimente la réflexion commune. S’en priver est du gâchis.
  • Commencez sans tarder à explorer les alternatives en vous appuyant sur les ressources à votre disposition. D’autres ont déjà mûrement dégrossi le sujet !
  • Contribuez ! Les communs numériques sont l’affaire de tout le monde. Nous avons besoin d’investissements publics, c’est une évidence, mais nous devons aussi mettre la main à la pâte. On ne le répétera jamais assez : inutile de savoir coder pour venir apporter son soutien. Travailler sur une charte graphique, participer à des campagnes de test, écrire ou corriger de la documentation… Les chantiers sont vastes et variés.

N’oublions pas, pour terminer, que l’avenir reste imprévisible. Si la souveraineté fait office de prérequis à la stabilité à long terme, cette dernière n’est jamais acquise. Sébastien vous en parle mieux que moi dans l’article « L’écoconception au service de la robustesse, de la résilience et de la souveraineté ».